{"id":20575,"date":"2026-07-22T23:59:40","date_gmt":"2026-07-22T22:59:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.timesalgerie.com\/?p=20575"},"modified":"2026-07-22T23:59:42","modified_gmt":"2026-07-22T22:59:42","slug":"de-lindigene-reduit-a-rien-au-peuple-devenu-souverain-la-litterature-algerienne-en-avant-scene-de-la-revolution","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.timesalgerie.com\/fr\/de-lindigene-reduit-a-rien-au-peuple-devenu-souverain-la-litterature-algerienne-en-avant-scene-de-la-revolution\/","title":{"rendered":"De l\u2019indig\u00e8ne r\u00e9duit \u00e0 rien au peuple devenu souverain : La litt\u00e9rature alg\u00e9rienne en avant-sc\u00e8ne de la R\u00e9volution\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Par Madjid BEKKOUCHE *<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature alg\u00e9rienne n\u2019a pas attendu le d\u00e9clenchement de la lutte arm\u00e9e, le 1er Novembre 1954, pour pressentir que l\u2019ordre colonial avait atteint un point de non-retour. Avant que la R\u00e9volution ne se donne un nom, une organisation, une proclamation et un projet politique, les romans de Mohammed Dib, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri avaient d\u00e9j\u00e0 fait entrer sur la sc\u00e8ne de l\u2019histoire celui que la colonisation avait rel\u00e9gu\u00e9 dans les marges de son propre pays. Ils avaient montr\u00e9 l\u2019enfant affam\u00e9, le paysan d\u00e9poss\u00e9d\u00e9, l\u2019ouvrier exploit\u00e9, le jeune lettr\u00e9 tromp\u00e9 par les promesses de l\u2019\u00e9cole r\u00e9publicaine, la femme accabl\u00e9e par la mis\u00e8re, le village progressivement vid\u00e9 de ses forces, l\u2019\u00e9migr\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 revenir \u00e9tranger chez lui et le colonis\u00e9 d\u00e9couvrant que la loi qui pr\u00e9tendait l\u2019\u00e9manciper avait \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour maintenir son inf\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces \u00e9crivains n\u2019ont pas annonc\u00e9 la R\u00e9volution \u00e0 la mani\u00e8re de proph\u00e8tes qui en auraient connu la date, les acteurs ou les modalit\u00e9s. Ils en ont cependant formul\u00e9 l\u2019avant-sc\u00e8ne. Leurs \u0153uvres ont donn\u00e9 une forme narrative aux conditions mat\u00e9rielles, morales et symboliques qui rendaient la rupture in\u00e9vitable. Elles ont recueilli les signes dispers\u00e9s de la col\u00e8re, montr\u00e9 le travail souterrain de la conscience et repr\u00e9sent\u00e9 le moment o\u00f9 l\u2019humiliation cesse d\u2019\u00eatre per\u00e7ue comme un malheur individuel pour appara\u00eetre comme le produit d\u2019un syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9nouements de ces romans sont, de ce point de vue, particuli\u00e8rement significatifs. Ils ne r\u00e9solvent presque jamais les contradictions qu\u2019ils ont expos\u00e9es. Ils laissent les personnages devant une impasse, une mort, un retour impossible, un incendie, une d\u00e9sillusion ou une interrogation demeur\u00e9e sans r\u00e9ponse. La cl\u00f4ture romanesque ne ferme pas l\u2019histoire. Elle semble au contraire remettre celle-ci au peuple. Bien souvent, la chute du roman devient le prologue d\u2019un \u00e9v\u00e9nement encore absent du r\u00e9cit, mais d\u00e9j\u00e0 n\u00e9cessaire \u00e0 son intelligibilit\u00e9 : la transformation de l\u2019indig\u00e8ne domin\u00e9 en sujet r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab Tout \u00bb dans le pays, \u00ab rien \u00bb dans l\u2019ordre colonial<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La formule de l\u2019abb\u00e9 Siey\u00e8s, publi\u00e9e \u00e0 la veille de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, peut servir de matrice \u00e0 cette r\u00e9flexion : \u00ab Qu\u2019est-ce que le tiers \u00e9tat ? Tout. Qu\u2019a-t-il \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent ? Rien. Que demande-t-il ? \u00c0 devenir quelque chose. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le rapprochement ne doit pas conduire \u00e0 confondre les situations. Le tiers \u00e9tat appartenait \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et revendiquait la fin des privil\u00e8ges qui l\u2019\u00e9cartaient du pouvoir. L\u2019Alg\u00e9rien colonis\u00e9 se trouvait, quant \u00e0 lui, soumis dans son propre pays \u00e0 une souverainet\u00e9 \u00e9trang\u00e8re fond\u00e9e sur la conqu\u00eate. Il n\u2019\u00e9tait pas seulement d\u00e9favoris\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un ordre politique national : il \u00e9tait emp\u00each\u00e9 de constituer avec les siens la communaut\u00e9 souveraine de ce pays.<\/p>\n\n\n\n<p>La formule de Siey\u00e8s peut cependant \u00eatre transpos\u00e9e dans sa structure interrogative. Qu\u2019\u00e9tait l\u2019Alg\u00e9rien dans l\u2019Alg\u00e9rie coloniale ? Il \u00e9tait le nombre, la force de travail, la m\u00e9moire du territoire, l\u2019h\u00e9ritier des langues, des croyances et des cultures du pays. Il cultivait la terre, b\u00e2tissait les villes, entretenait les familles, transmettait les r\u00e9cits et assurait la continuit\u00e9 humaine de l\u2019Alg\u00e9rie. Il \u00e9tait, en ce sens, presque tout. Mais dans l\u2019ordre politique colonial, il n\u2019\u00e9tait presque rien.<\/p>\n\n\n\n<p>La conqu\u00eate avait progressivement transform\u00e9 l\u2019habitant du pays en \u00ab indig\u00e8ne \u00bb. Ce mot, qui aurait pu simplement d\u00e9signer celui qui est originaire d\u2019un territoire, fut constitu\u00e9 en cat\u00e9gorie juridique, administrative et anthropologique. L\u2019indig\u00e8ne \u00e9tait gouvern\u00e9, class\u00e9, surveill\u00e9 et puni. On pouvait parler en son nom, d\u00e9cider pour lui, \u00e9tudier ses coutumes, r\u00e9organiser ses terres et pr\u00e9tendre assurer son progr\u00e8s, sans lui reconna\u00eetre le pouvoir de choisir la destin\u00e9e collective de son pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Le syst\u00e8me colonial ne reposait donc pas seulement sur la pr\u00e9sence d\u2019une arm\u00e9e ou d\u2019une administration \u00e9trang\u00e8re. Il s\u2019enracinait dans un ensemble de proc\u00e9d\u00e9s de d\u00e9possession. La l\u00e9gislation fonci\u00e8re permit de couvrir de l\u00e9galit\u00e9 la transformation et le transfert de propri\u00e9t\u00e9s auparavant d\u00e9tenues ou exploit\u00e9es par les populations alg\u00e9riennes. Des travaux historiques et juridiques ont montr\u00e9 comment la \u00ab domanialisation \u00bb et les lois fonci\u00e8res ont servi la progression de la colonisation de peuplement et la d\u00e9sagr\u00e9gation des formes collectives de propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9possession de la terre entra\u00eena une d\u00e9possession plus large. S\u00e9par\u00e9 de ses moyens de production, le paysan fut progressivement contraint de vendre sa force de travail, de chercher un salaire insuffisant, de quitter son village ou de rejoindre les p\u00e9riph\u00e9ries urbaines. La formation du salariat colonial est ainsi ins\u00e9parable des grandes vagues de d\u00e9possession fonci\u00e8re qui ont affect\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 rurale.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad ont d\u00e9sign\u00e9 par le mot de \u00ab d\u00e9racinement \u00bb cette destruction des \u00e9quilibres agricoles, sociaux et symboliques. Leur enqu\u00eate ne d\u00e9crit pas seulement une crise \u00e9conomique : elle montre une soci\u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e aux cadres qui donnaient sens au travail, au temps, \u00e0 la famille et \u00e0 la transmission.<\/p>\n\n\n\n<p>La colonisation d\u00e9poss\u00e9dait donc l\u2019Alg\u00e9rien de la terre, mais aussi de sa capacit\u00e9 \u00e0 organiser librement son monde. Elle l\u2019\u00e9loignait de son histoire, minorait ses langues, d\u00e9sarticulait les solidarit\u00e9s et lui imposait une repr\u00e9sentation d\u00e9pr\u00e9ciative de lui-m\u00eame. Elle cherchait moins \u00e0 supprimer physiquement tous les colonis\u00e9s qu\u2019\u00e0 produire un type humain gouvernable : un \u00eatre convaincu de sa faiblesse, assign\u00e9 \u00e0 une inf\u00e9riorit\u00e9 r\u00e9put\u00e9e naturelle et incapable d\u2019imaginer un avenir ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019ordre colonial.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce processus qu\u2019Albert Memmi analyse dans <em>Portrait du colonis\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de Portrait du colonisateur<\/em>. Le colonisateur doit justifier ses privil\u00e8ges ; pour cela, il construit du colonis\u00e9 un portrait d\u00e9valoris\u00e9. Celui-ci est d\u00e9clar\u00e9 paresseux pour que son exploitation paraisse l\u00e9gitime, incapable de se gouverner pour que la domination soit pr\u00e9sent\u00e9e comme n\u00e9cessaire, arri\u00e9r\u00e9 pour que la conqu\u00eate puisse se dire civilisatrice.<\/p>\n\n\n\n<p>Frantz Fanon donne \u00e0 cette d\u00e9shumanisation une dimension psychique et politique. La violence coloniale ne se contente pas d\u2019occuper l\u2019espace ; elle p\u00e9n\u00e8tre les corps, les repr\u00e9sentations et le langage. Elle tente de persuader le domin\u00e9 qu\u2019il ne poss\u00e8de ni valeur autonome ni avenir propre. Fanon montre cependant que cette violence int\u00e9rioris\u00e9e peut se retourner contre le syst\u00e8me qui l\u2019a produite. Elle nourrit une \u00e9nergie de refus qui, lorsqu\u2019elle re\u00e7oit une forme politique, devient puissance de lib\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La litt\u00e9rature restitue un visage \u00e0 l\u2019indig\u00e8ne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re rupture accomplie par la litt\u00e9rature alg\u00e9rienne r\u00e9side peut-\u00eatre dans un geste apparemment simple : elle regarde l\u2019Alg\u00e9rien.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0 o\u00f9 le discours colonial percevait une masse anonyme, le roman fait appara\u00eetre des individus. Il leur donne des noms, des visages, des souvenirs, des d\u00e9sirs, des contradictions et une int\u00e9riorit\u00e9. Il transforme celui qui \u00e9tait l\u2019objet d\u2019un savoir colonial en sujet de perception, de parole et de r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette restitution litt\u00e9raire pr\u00e9c\u00e8de la reconnaissance politique. Avant que le peuple alg\u00e9rien ne proclame collectivement son droit \u00e0 la souverainet\u00e9, les \u00e9crivains l\u2019installent dans l\u2019espace symbolique de la litt\u00e9rature. Ils montrent que les Mohamed et les Fatma, pr\u00e9noms auxquels le langage colonial r\u00e9duisait volontiers une population jug\u00e9e interchangeable, poss\u00e8dent une histoire singuli\u00e8re. Ils souffrent, r\u00e9fl\u00e9chissent, aiment, doutent, se trompent et d\u00e9couvrent progressivement les causes de leur condition.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9alisme de ces \u0153uvres ne doit donc pas \u00eatre confondu avec un simple art de la description. D\u00e9crire la faim, la pauvret\u00e9, les d\u00e9placements ou les humiliations revient \u00e0 contester la repr\u00e9sentation coloniale du r\u00e9el. L\u2019\u00e9criture r\u00e9v\u00e8le que la mis\u00e8re n\u2019est ni une fatalit\u00e9 climatique ni le signe d\u2019une incapacit\u00e9 culturelle. Elle r\u00e9sulte d\u2019un ordre \u00e9conomique et politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman accomplit ainsi un travail que l\u2019on pourrait qualifier de d\u00e9sanonymisation. Il d\u00e9compose la cat\u00e9gorie abstraite de l\u2019indig\u00e8ne pour restituer des existences. Mais ce travail poss\u00e8de un second mouvement : \u00e0 partir de ces individus particuliers, il reconstitue un peuple. Le lecteur comprend que les malheurs d\u2019Omar, d\u2019A\u00efni, d\u2019Arezki, d\u2019Amer ou de Lakhdar ne sont pas isol\u00e9s. Ils appartiennent \u00e0 une m\u00eame organisation de la domination.<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature op\u00e8re alors le passage d\u00e9cisif de l\u2019exp\u00e9rience individuelle \u00e0 la conscience collective. Le personnage commence par \u00e9prouver une douleur dont il ne conna\u00eet pas toujours la cause. Il d\u00e9couvre ensuite que d\u2019autres souffrent de la m\u00eame mani\u00e8re. Enfin, il entrevoit que cette souffrance commune pourrait fonder une action commune.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mohammed Dib : de la faim \u00e0 l\u2019incendie de la conscience<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La trilogie alg\u00e9rienne de Mohammed Dib, compos\u00e9e de <em>La Grande Maison<\/em>, <em>L\u2019Incendie<\/em> et <em>Le M\u00e9tier \u00e0 tisser<\/em>, publi\u00e9s respectivement en 1952, 1954 et 1957, constitue l\u2019une des repr\u00e9sentations les plus puissantes de cette maturation.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>La Grande Maison<\/em>, le monde est d\u2019abord per\u00e7u \u00e0 travers Omar, enfant vivant avec sa famille \u00e0 Dar Sbitar, habitation collective o\u00f9 s\u2019entassent les pauvres de Tlemcen. La faim n\u2019y constitue pas un th\u00e8me parmi d\u2019autres. Elle organise le temps, les pens\u00e9es, les relations familiales et la perception de l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019enfant affam\u00e9, la conscience commence par le corps. Avant de comprendre les m\u00e9canismes de la colonisation, Omar \u00e9prouve le manque. Le pain occupe l\u2019horizon de son d\u00e9sir. Il apprend que certaines familles vivent dans l\u2019abondance tandis que d\u2019autres ne disposent de presque rien. Cette in\u00e9galit\u00e9, d\u2019abord ressentie comme une \u00e9nigme, devient progressivement une question politique.<\/p>\n\n\n\n<p>La faim dibienne n\u2019est donc pas seulement la repr\u00e9sentation r\u00e9aliste de la pauvret\u00e9. Elle est l\u2019\u00e9cole premi\u00e8re de la conscience. L\u2019enfant d\u00e9couvre que l\u2019ordre social n\u2019est ni juste ni naturel. Il commence \u00e0 interroger la peur des adultes, leur r\u00e9signation apparente et les raisons pour lesquelles ils ne se r\u00e9voltent pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Dar Sbitar peut alors \u00eatre lue comme une r\u00e9duction symbolique de l\u2019Alg\u00e9rie colonis\u00e9e. Plusieurs familles y partagent le m\u00eame enfermement, les m\u00eames privations et les m\u00eames inqui\u00e9tudes. Elles vivent ensemble sans avoir encore transform\u00e9 leur proximit\u00e9 en force collective. Elles constituent une communaut\u00e9 de souffrance qui n\u2019est pas encore devenue communaut\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n<p>La pr\u00e9sence de Hamid Saraj introduit une autre possibilit\u00e9. Le militant nomme les r\u00e9alit\u00e9s que les autres personnages subissent sans toujours pouvoir les interpr\u00e9ter. Il montre que la faim poss\u00e8de des causes et que la soumission n\u2019est pas une n\u00e9cessit\u00e9. Son arrestation r\u00e9v\u00e8le en retour la peur de l\u2019ordre colonial devant la circulation de la parole.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9nouement de <em>La Grande Maison<\/em> ne constitue pas une victoire. La famille se rassemble autour d\u2019un repas, tandis que la rumeur de la guerre mondiale atteint la ville. L\u2019apaisement demeure provisoire. Rien n\u2019est r\u00e9solu, mais Omar n\u2019est plus exactement l\u2019enfant du d\u00e9but. Il a appris \u00e0 regarder. La fin du roman correspond moins \u00e0 la cl\u00f4ture d\u2019une intrigue qu\u2019\u00e0 la naissance d\u2019une facult\u00e9 critique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>L\u2019Incendie<\/em>, le mouvement se d\u00e9place de la ville vers le monde rural. La faim rencontre la terre. Omar assiste aux discussions des paysans et d\u00e9couvre que la mis\u00e8re r\u00e9sulte de l\u2019exploitation, de l\u2019expropriation et de rapports de force pr\u00e9cis. La conscience individuelle devient ici plus explicitement collective. Les fellahs apprennent \u00e0 parler ensemble de ce qu\u2019ils endurent. Une \u00e9tude consacr\u00e9e au roman souligne pr\u00e9cis\u00e9ment cette progression de discussion en discussion vers l\u2019acquisition d\u2019un langage politique nouveau.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019incendie d\u00e9signe certes un \u00e9v\u00e9nement du r\u00e9cit, mais il fonctionne surtout comme m\u00e9taphore de la col\u00e8re. Ce qui br\u00fble n\u2019est pas uniquement une r\u00e9colte ou un espace mat\u00e9riel. C\u2019est l\u2019ordre apparent des choses. Le feu rend visible la violence enfouie dans les rapports sociaux. Il r\u00e9v\u00e8le que la campagne, que le discours colonial voudrait immobile, est travers\u00e9e par des conflits et des forces de rupture.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman para\u00eet en 1954. Il serait tentant de le consid\u00e9rer r\u00e9trospectivement comme une annonce directe du 1er Novembre. Une telle lecture serait trop m\u00e9canique. Dib ne d\u00e9crit ni le FLN ni le d\u00e9clenchement de l\u2019insurrection. Il montre n\u00e9anmoins la constitution d\u2019une disponibilit\u00e9 r\u00e9volutionnaire : le passage de la souffrance silencieuse \u00e0 la parole partag\u00e9e, puis de la parole \u00e0 la possibilit\u00e9 de l\u2019action.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le M\u00e9tier \u00e0 tisser<\/em> prolonge cette \u00e9volution dans l\u2019espace du travail urbain. L\u2019atelier r\u00e9unit des hommes menac\u00e9s par le d\u00e9classement et l\u2019\u00e9puisement. Le m\u00e9tier traditionnel lui-m\u00eame para\u00eet condamn\u00e9 par une \u00e9conomie qui d\u00e9poss\u00e8de les travailleurs de la ma\u00eetrise de leur production. Le monde ancien se d\u00e9fait, tandis qu\u2019aucun ordre juste ne vient le remplacer.<\/p>\n\n\n\n<p>La trilogie ne conduit pas ses personnages jusqu\u2019au maquis. Elle s\u2019arr\u00eate au bord de la R\u00e9volution. Mais ce bord est pr\u00e9cis\u00e9ment son objet. Elle montre comment un peuple en vient \u00e0 ne plus pouvoir habiter l\u2019ordre qui l\u2019enferme. Les trois romans composent moins une chronique de la mis\u00e8re qu\u2019un r\u00e9cit de formation collective : l\u2019enfant apprend \u00e0 voir, les paysans apprennent \u00e0 nommer, les travailleurs d\u00e9couvrent qu\u2019ils partagent le m\u00eame destin.<\/p>\n\n\n\n<p>La chute de chaque volume est alors un commencement diff\u00e9r\u00e9. L\u2019histoire romanesque s\u2019ach\u00e8ve parce qu\u2019une autre histoire, plus vaste, est sur le point de commencer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mouloud Feraoun : l\u2019impossible ascension individuelle<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Chez Mouloud Feraoun, la d\u00e9possession coloniale appara\u00eet souvent \u00e0 travers le destin d\u2019individus qui cherchent \u00e0 s\u2019\u00e9lever par l\u2019\u00e9cole, le travail, l\u2019\u00e9migration ou l\u2019amour, mais d\u00e9couvrent que leur ascension demeure emp\u00each\u00e9e par des forces plus puissantes qu\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le Fils du pauvre<\/em>, publi\u00e9 en 1950, raconte l\u2019itin\u00e9raire de Fouroulou Menrad, enfant d\u2019une famille kabyle modeste qui acc\u00e8de \u00e0 l\u2019instruction. L\u2019\u00e9cole semble d\u2019abord repr\u00e9senter une sortie possible hors de la pauvret\u00e9. Elle permet \u00e0 l\u2019enfant de franchir certaines barri\u00e8res et de ma\u00eetriser la langue de l\u2019administration et du savoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais cette r\u00e9ussite ne supprime ni l\u2019in\u00e9galit\u00e9 coloniale ni le d\u00e9chirement culturel. Le personnage instruit peut s\u2019\u00e9lever au-dessus de la condition mat\u00e9rielle de sa famille sans cesser d\u2019appartenir \u00e0 un peuple domin\u00e9. Il acquiert les instruments de la promotion individuelle, mais il d\u00e9couvre simultan\u00e9ment les limites politiques de cette promotion.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 une contradiction essentielle de l\u2019\u00e9cole coloniale. Elle transmet des valeurs d\u2019\u00e9galit\u00e9, de m\u00e9rite et d\u2019universalit\u00e9, tout en fonctionnant dans une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur la discrimination. Elle peut ainsi produire chez certains colonis\u00e9s une conscience plus aigu\u00eb de l\u2019\u00e9cart entre les principes proclam\u00e9s et la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La Terre et le Sang<\/em>, publi\u00e9 en 1953, d\u00e9place cette contradiction vers l\u2019\u00e9migration et le retour. Le personnage qui revient de France ne retrouve pas simplement son point de d\u00e9part. Il rapporte avec lui les blessures, les conflits et les ambigu\u00eft\u00e9s d\u2019une exp\u00e9rience ext\u00e9rieure. Le d\u00e9placement ne l\u2019a pas lib\u00e9r\u00e9 ; il a rendu plus visible son impossibilit\u00e9 d\u2019appartenir pleinement \u00e0 l\u2019un ou l\u2019autre monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Les Chemins qui montent<\/em>, paru en 1957, Amer revient lui aussi de France et s\u2019\u00e9prend de Dehbia. Mais l\u2019histoire d\u2019amour est prise dans un r\u00e9seau de rivalit\u00e9s, de fractures religieuses, de pauvret\u00e9 et de ressentiments. L\u2019\u00e9diteur pr\u00e9sente le roman comme le drame d\u2019\u00eatres plac\u00e9s entre deux civilisations et menac\u00e9s d\u2019\u00eatre broy\u00e9s par elles.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9cit commence sous le signe d\u2019une mort annonc\u00e9e. La fin est donc, d\u2019une certaine mani\u00e8re, d\u00e9j\u00e0 inscrite dans l\u2019ouverture. Cette construction donne au roman une tonalit\u00e9 tragique : les personnages cherchent une issue dans un monde qui a organis\u00e9 leur enfermement.<\/p>\n\n\n\n<p>La mort d\u2019Amer ne constitue pourtant pas uniquement l\u2019\u00e9chec d\u2019un individu. Elle signifie l\u2019\u00e9puisement d\u2019une solution historique. Le retour au village, l\u2019amour, l\u2019effort personnel ou l\u2019adaptation \u00e0 l\u2019ordre existant ne suffisent plus. Les chemins montent, mais ils ne conduisent pas encore \u00e0 un espace de lib\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>Feraoun n\u2019est pas un \u00e9crivain du mot d\u2019ordre. Son humanisme, son attachement \u00e0 la Kabylie, sa connaissance de la culture fran\u00e7aise et son aspiration \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance coexistent dans une conscience d\u00e9chir\u00e9e. Son <em>Journal 1955-1962<\/em> t\u00e9moigne de cette position complexe : il condamne la domination coloniale et reconna\u00eet la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019ind\u00e9pendance tout en \u00e9prouvant douloureusement la g\u00e9n\u00e9ralisation de la violence.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9serve ne diminue pas la port\u00e9e historique de son \u0153uvre. Elle l\u2019accro\u00eet peut-\u00eatre. Feraoun montre que l\u2019ordre colonial condamne m\u00eame les mod\u00e9r\u00e9s, les instituteurs, les hommes de dialogue et ceux qui voudraient encore croire \u00e0 l\u2019universel. Lorsque toutes les voies d\u2019int\u00e9gration ou d\u2019entente se ferment, la rupture cesse d\u2019appara\u00eetre comme le choix de quelques extr\u00e9mistes. Elle devient la cons\u00e9quence d\u2019un syst\u00e8me qui a rendu impossible toute \u00e9galit\u00e9 v\u00e9ritable.<\/p>\n\n\n\n<p>Les morts et les impasses de ses romans ne constituent donc pas de simples conclusions tragiques. Elles ferment les chemins individuels pour ouvrir, hors du livre, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un chemin collectif.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mouloud Mammeri : la faillite de l\u2019universalisme colonial<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mouloud Mammeri place au centre de son \u0153uvre la crise des valeurs, des langues et des appartenances. <em>La Colline oubli\u00e9e<\/em>, publi\u00e9 en 1952, repr\u00e9sente une communaut\u00e9 kabyle confront\u00e9e \u00e0 la pauvret\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9migration, \u00e0 la guerre et \u00e0 la d\u00e9sagr\u00e9gation progressive de ses \u00e9quilibres.<\/p>\n\n\n\n<p>La colline est \u00ab oubli\u00e9e \u00bb parce qu\u2019elle se situe dans les marges du d\u00e9veloppement colonial, mais aussi parce que son histoire, ses douleurs et ses formes de savoir ne trouvent pas de place dans le r\u00e9cit officiel. La communaut\u00e9 n\u2019est pas immobile ; elle est travaill\u00e9e par le d\u00e9part des jeunes, l\u2019intrusion de l\u2019histoire mondiale et la perte progressive de ses forces.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman donne \u00e0 voir une oppression encore diffuse. La domination coloniale n\u2019est pas toujours pr\u00e9sente sous les traits visibles d\u2019un administrateur ou d\u2019un militaire. Elle agit par l\u2019appauvrissement, l\u2019absence de perspectives, la mobilisation des hommes, l\u2019\u00e9migration et la fragilisation des cadres communautaires. Une lecture critique de l\u2019\u0153uvre de Mammeri d\u00e9crit justement <em>La Colline oubli\u00e9e<\/em> comme le lieu d\u2019une r\u00e9bellion encore sourde, avant le durcissement du conflit dans <em>Le Sommeil du juste<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Publi\u00e9 en 1955, <em>Le Sommeil du juste<\/em> approfondit cette crise \u00e0 travers le personnage d\u2019Arezki. Form\u00e9 par l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise, celui-ci a cru aux valeurs humanistes qu\u2019on lui enseignait. Il d\u00e9couvre cependant que la justice, la libert\u00e9 et l\u2019\u00e9galit\u00e9 proclam\u00e9es dans les livres ne s\u2019appliquent pas de la m\u00eame mani\u00e8re aux colonis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La blessure d\u2019Arezki ne vient donc pas d\u2019une ignorance des valeurs fran\u00e7aises, mais de sa confiance initiale en elles. Plus il prend au s\u00e9rieux l\u2019humanisme r\u00e9publicain, plus il mesure la contradiction entre cet humanisme et la r\u00e9alit\u00e9 coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9cole lui a donn\u00e9 un langage universel, mais l\u2019ordre colonial lui rappelle qu\u2019il demeure un indig\u00e8ne. L\u2019instruction, qui devait l\u2019int\u00e9grer, le place dans un espace interm\u00e9diaire. Il s\u2019est \u00e9loign\u00e9 des certitudes du monde traditionnel sans \u00eatre admis dans la communaut\u00e9 politique dont il a appris les principes.<\/p>\n\n\n\n<p>Une \u00e9tude consacr\u00e9e au roman parle \u00e0 ce propos d\u2019un \u00ab rite de passage invers\u00e9 \u00bb. L\u2019initiation ne conduit pas \u00e0 l\u2019int\u00e9gration ; elle d\u00e9bouche sur une identit\u00e9 liminaire et sur la d\u00e9couverte de l\u2019impossible conciliation entre les valeurs enseign\u00e9es et le syst\u00e8me colonial r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9nouement du roman porte la marque de cette faillite. Le retour d\u2019Arezki ne constitue pas une r\u00e9conciliation apais\u00e9e. Il revient charg\u00e9 d\u2019une d\u00e9sillusion qui atteint non seulement sa trajectoire personnelle, mais toute une politique d\u2019assimilation culturelle. Ce qui s\u2019effondre en lui est la croyance selon laquelle l\u2019indig\u00e8ne pourrait devenir l\u2019\u00e9gal du colonisateur en adoptant ses valeurs, sans que l\u2019ordre colonial lui-m\u00eame soit aboli.<\/p>\n\n\n\n<p>Mammeri montre ainsi comment le colonis\u00e9 instruit peut devenir un sujet de rupture. Il poss\u00e8de les mots avec lesquels le colonisateur l\u00e9gitime sa pr\u00e9sence ; il peut donc retourner ces mots contre lui. L\u2019\u00e9galit\u00e9 enseign\u00e9e mais refus\u00e9e devient un argument anticolonial. L\u2019universalisme trahi produit une conscience de l\u2019imposture.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec <em>L\u2019Opium et le B\u00e2ton<\/em>, publi\u00e9 en 1965, Mammeri repr\u00e9sente directement la guerre de lib\u00e9ration. L\u2019\u0153uvre prolonge les tensions des romans ant\u00e9rieurs : la r\u00e9bellion sourde de la colline et la d\u00e9sillusion d\u2019Arezki trouvent d\u00e9sormais leur traduction dans l\u2019affrontement r\u00e9volutionnaire. La chronologie \u00e9ditoriale confirme ainsi une continuit\u00e9 : <em>La Colline oubli\u00e9e<\/em> en 1952, <em>Le Sommeil du juste<\/em> en 1955, puis <em>L\u2019Opium et le B\u00e2ton<\/em> en 1965.<\/p>\n\n\n\n<p>La R\u00e9volution n\u2019appara\u00eet pas comme un \u00e9v\u00e9nement tomb\u00e9 du ciel. Elle est l\u2019aboutissement d\u2019une longue impossibilit\u00e9 de vivre dans le mensonge colonial.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Kateb Yacine : le 8 Mai 1945 au c\u0153ur du temps bris\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Avec <em>Nedjma<\/em>, publi\u00e9 en 1956, Kateb Yacine bouleverse la forme m\u00eame du r\u00e9cit. Le roman ne d\u00e9roule pas une histoire selon un ordre lin\u00e9aire. Les voix, les \u00e9poques, les g\u00e9n\u00e9alogies et les lieux s\u2019entrecroisent. Le temps colonial appara\u00eet comme un temps bris\u00e9 parce que la communaut\u00e9 elle-m\u00eame a \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9e de son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fragmentation n\u2019est pas un simple choix esth\u00e9tique. Elle exprime la difficult\u00e9 de raconter une Alg\u00e9rie dont la continuit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 interrompue, recouverte ou d\u00e9form\u00e9e par la colonisation. Pour reconstruire le sujet national, le roman doit circuler entre les ruines, les l\u00e9gendes, les souvenirs familiaux, la violence pr\u00e9sente et les \u00e9v\u00e9nements historiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 8 Mai 1945 occupe dans l\u2019imaginaire kat\u00e9bien une place d\u00e9cisive. Les manifestations et leur r\u00e9pression font appara\u00eetre \u00e0 de jeunes Alg\u00e9riens la v\u00e9rit\u00e9 violente de l\u2019ordre colonial. L\u2019exp\u00e9rience de Kateb lui-m\u00eame, arr\u00eat\u00e9 apr\u00e8s les manifestations, nourrit cette repr\u00e9sentation d\u2019un \u00e9veil brutal. Des travaux sur la m\u00e9moire de la guerre ont soulign\u00e9 que <em>Nedjma<\/em> avait fait de ces massacres un \u00e9v\u00e9nement central avant m\u00eame que leur place ne soit pleinement reconnue par l\u2019historiographie dominante.<\/p>\n\n\n\n<p>Lakhdar, Mustapha, Mourad et Rachid appartiennent \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration que la r\u00e9pression a arrach\u00e9e \u00e0 l\u2019innocence. Leur errance, leurs arrestations, leur travail pr\u00e9caire et leurs amours impossibles expriment la condition d\u2019une jeunesse qui ne trouve aucune place stable dans l\u2019ordre colonial.<\/p>\n\n\n\n<p>Nedjma, quant \u00e0 elle, ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une all\u00e9gorie simple de l\u2019Alg\u00e9rie. Elle est d\u00e9sir\u00e9e, disput\u00e9e, insaisissable et prise dans une g\u00e9n\u00e9alogie complexe. Elle repr\u00e9sente moins une nation d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9e qu\u2019une origine obscurcie et un avenir qui demeure \u00e0 conqu\u00e9rir.<\/p>\n\n\n\n<p>La forme circulaire du roman refuse la r\u00e9solution. Les personnages reviennent vers les m\u00eames lieux, les m\u00eames blessures et les m\u00eames r\u00e9cits sans parvenir \u00e0 les \u00e9puiser. Cette absence de cl\u00f4ture correspond \u00e0 la situation historique d\u2019une Alg\u00e9rie entr\u00e9e dans la guerre, mais qui n\u2019a pas encore atteint l\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Kateb, la fin du roman n\u2019est donc pas un point terminal. Elle renvoie le lecteur au commencement, comme si le r\u00e9cit ne pouvait s\u2019achever tant que l\u2019histoire coloniale ne l\u2019\u00e9tait pas elle-m\u00eame. Le livre se cl\u00f4t sur une nation encore dispers\u00e9e, mais d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans la multiplicit\u00e9 des voix qui la cherchent.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Nedjma<\/em> ne pr\u00e9c\u00e8de pas chronologiquement le 1er Novembre, puisqu\u2019elle para\u00eet pendant la guerre. Mais sa mati\u00e8re, sa gen\u00e8se et l\u2019\u00e9v\u00e9nement de 1945 dont elle porte la trace appartiennent \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne de la R\u00e9volution. Le roman donne \u00e0 comprendre comment une g\u00e9n\u00e9ration passe de la r\u00e9pression \u00e0 la conscience nationale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La chute romanesque comme seuil historique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9nouements de Dib, Feraoun, Mammeri et Kateb poss\u00e8dent des formes tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Chez Dib, la conscience na\u00eet dans la faim, la parole paysanne et le feu. Chez Feraoun, les chemins individuels conduisent \u00e0 la mort ou \u00e0 l\u2019impasse. Chez Mammeri, l\u2019humanisme colonial se d\u00e9truit dans la conscience de celui qu\u2019il avait pr\u00e9tendu former. Chez Kateb, le r\u00e9cit refuse de se fermer parce que l\u2019histoire nationale demeure elle-m\u00eame ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces fins peuvent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es \u00e0 partir de la r\u00e9flexion de Frank Kermode sur le \u00ab sens de la fin \u00bb. Pour Kermode, les \u00eatres humains utilisent les r\u00e9cits pour donner une forme au temps et pour relier leur position pr\u00e9sente \u00e0 un commencement et \u00e0 une fin. Une cl\u00f4ture narrative ne sert donc pas uniquement \u00e0 terminer une intrigue ; elle permet de rendre intelligible l\u2019exp\u00e9rience historique.<\/p>\n\n\n\n<p>Or les romans alg\u00e9riens de la p\u00e9riode coloniale r\u00e9sistent pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la cl\u00f4ture apais\u00e9e. Ils ne peuvent offrir une r\u00e9conciliation, car le monde qu\u2019ils repr\u00e9sentent ne poss\u00e8de pas les conditions de cette r\u00e9conciliation. Le personnage ne peut pas rentrer dans l\u2019ordre sans renoncer \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>La fin tragique ou ouverte signale donc que la solution n\u2019appartient plus \u00e0 l\u2019espace priv\u00e9 du roman. Aucun mariage, aucun retour au village, aucune promotion scolaire, aucun repas exceptionnel et aucune r\u00e9ussite individuelle ne peuvent r\u00e9soudre la contradiction coloniale. La sortie doit \u00eatre collective et politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Paul Ric\u0153ur permet de comprendre un autre aspect de cette op\u00e9ration. Le r\u00e9cit ne se contente pas de reproduire le temps v\u00e9cu ; il le configure et le refigure. En organisant les \u00e9v\u00e9nements, il \u00e9claire l\u2019exp\u00e9rience quotidienne et transforme la mani\u00e8re dont le lecteur l\u2019interpr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature alg\u00e9rienne configure ainsi les humiliations dispers\u00e9es en histoire intelligible. Elle relie la faim de l\u2019enfant \u00e0 la d\u00e9possession \u00e9conomique, l\u2019\u00e9chec de l\u2019instituteur \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9 politique, l\u2019exil de l\u2019ouvrier \u00e0 la d\u00e9sorganisation du monde rural et la col\u00e8re du jeune homme \u00e0 la r\u00e9pression coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce travail narratif fait appara\u00eetre ce que la domination cherche \u00e0 dissimuler : les souffrances individuelles appartiennent \u00e0 un m\u00eame syst\u00e8me. La litt\u00e9rature ne cr\u00e9e pas la R\u00e9volution, mais elle rend pensable le sujet capable de la porter.<\/p>\n\n\n\n<p>La chute du roman devient alors un seuil. Elle dit implicitement : cette existence ne peut continuer de cette mani\u00e8re. Quelque chose doit advenir hors du livre. Le personnage a atteint la limite de ce qu\u2019il peut supporter ou comprendre seul. Il faut d\u00e9sormais que l\u2019indig\u00e8ne cesse d\u2019\u00eatre un personnage administr\u00e9 et devienne acteur de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>De l\u2019indig\u00e8ne au peuple : la transformation de la col\u00e8re<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La mis\u00e8re ne produit pourtant pas automatiquement la r\u00e9volution. Un peuple peut subir longtemps la domination sans parvenir \u00e0 la renverser. La faim peut affaiblir autant qu\u2019elle r\u00e9volte. La r\u00e9pression peut disperser les individus, d\u00e9truire les solidarit\u00e9s et imposer la peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Les romans le montrent eux-m\u00eames. Les personnages sont souvent isol\u00e9s, \u00e9puis\u00e9s ou incapables de donner une direction \u00e0 leur col\u00e8re. Leur lucidit\u00e9 ne suffit pas. Il leur manque une organisation, un projet commun et une repr\u00e9sentation claire de l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>La R\u00e9volution na\u00eet donc de la rencontre entre une exp\u00e9rience collective de la domination et un travail politique capable de transformer cette exp\u00e9rience en volont\u00e9 historique. Les militants du mouvement national n\u2019ont pas invent\u00e9 la col\u00e8re populaire. Ils lui ont donn\u00e9 des mots, une strat\u00e9gie, des structures et un horizon.<\/p>\n\n\n\n<p>La colonisation avait fragment\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 en cat\u00e9gories administratives, r\u00e9gions, statuts et espaces in\u00e9galement d\u00e9velopp\u00e9s. Le travail r\u00e9volutionnaire consiste \u00e0 r\u00e9unir les paysans, les ouvriers, les femmes, les citadins, les \u00e9migr\u00e9s, les arabophones, les berb\u00e9rophones, les lettr\u00e9s et les analphab\u00e8tes sous un nom commun : le peuple alg\u00e9rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le peuple n\u2019existe pas seulement parce qu\u2019un grand nombre d\u2019individus habitent le m\u00eame territoire. Il devient sujet politique lorsqu\u2019il se reconna\u00eet une histoire partag\u00e9e, d\u00e9signe la domination qui l\u2019assujettit et affirme son droit \u00e0 la souverainet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature participe \u00e0 cette constitution symbolique. Elle donne \u00e0 lire l\u2019Alg\u00e9rie dans la diversit\u00e9 de ses lieux : Tlemcen, la Kabylie, Constantine, B\u00f4ne, les villages, les quartiers pauvres, les exploitations agricoles, les ateliers et les routes de l\u2019\u00e9migration. Elle rassemble ces espaces dans une m\u00eame exp\u00e9rience historique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 1er Novembre 1954 accomplit politiquement ce que les \u0153uvres avaient commenc\u00e9 \u00e0 construire symboliquement. Il affirme que les indig\u00e8nes administr\u00e9s forment un peuple, que ce peuple poss\u00e8de un droit \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance et que l\u2019ordre colonial ne peut plus constituer l\u2019horizon de son avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>La question inspir\u00e9e de Siey\u00e8s peut alors recevoir une r\u00e9ponse nouvelle. Que demandait l\u2019indig\u00e8ne alg\u00e9rien ? Il ne demandait plus seulement \u00e0 devenir \u00ab quelque chose \u00bb dans l\u2019ordre colonial. Il demandait \u00e0 sortir de cet ordre. Il ne r\u00e9clamait plus une meilleure place dans la maison du colonisateur, mais le droit de redevenir souverain dans son propre pays.<\/p>\n\n\n\n<p>(*) <strong>Universitaire, \u00e9crivain-journaliste et traducteur litt\u00e9raire<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Madjid BEKKOUCHE * La litt\u00e9rature alg\u00e9rienne n\u2019a pas attendu le d\u00e9clenchement de la lutte arm\u00e9e, le 1er Novembre 1954, pour pressentir que l\u2019ordre colonial avait atteint un point de non-retour. 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